Le Dr Antoine COURDENT écrit aux députés

Mme le Député,

Médecin généraliste, fraîchement installé depuis juillet 2014 (comme quoi, des jeunes s’installent!), permettez moi de vous interpeller au sujet de la « Loi Touraine » dont vous allez prochainement débattre a l’Assemblée Nationale.

En effet nous n’êtes pas sans savoir à quel point elle inquiète la quasi totalité des médecins et des paramédicaux.

Tout d’abord elle est proposée par le ministre comme une loi de justice et de progrès social au prétexte que certains français, parmi les plus pauvres renonceraient à se soigner.

Les patients les plus démunis, j’en soigne tous les jours, bénéficient déjà de la CMU qui les dispense de toute dépense et d’un accès à tous les soins nécessaires à leur état.

Il en va de même pour les patients gravement malades qui bénéficient du 100% et les accidentés du travail.

Il peut toutefois exister des personnes échappant à ces couvertures sociales, mais il ne s’agit pas de notre fait ; il s’agit en général de patients qui n’ont pas fait ou pas pu faire valoir leurs droits, et que généralement nous soignons gratuitement… en attendant que leurs dossiers soient mis à jour ;

S’il y a renoncement à des soins c’est du seul fait de l’état, et depuis toujours, en ce qui concerne les lunettes, les prothèses auditives ou dentaires en particulier…

 

L’avance des soins par ceux qui le peuvent, est responsabilisant, et facilite grandement le travail comptable du médecin ; Les patients étant par ailleurs remboursés très rapidement, souvent même avant que nous ayons déposé leur chèque en banque.

Ainsi utilisée pour les remboursements la carte vitale ne nous gêne en rien. L’argumentation avancée par le ministre est donc fausse et même intellectuellement malhonnête.

Ce projet de loi est totalement et gravement attentatoire à notre éthique, à notre honneur et au serment d’Hippocrate, qui garantit le secret médical, ainsi qu’à notre indépendance quant aux soins et aux traitements que nous prodiguons.

Avec cette loi, les opérateurs tels que les mutuelles et les assureurs auront accès au secret médical, et auront les moyens d’imposer aux médecins la prescription des traitements conformes à leurs choix financiers, ce qui est totalement inacceptable et constitue un véritable casus belli.

De plus les patients perdront la possibilité de choisir leur médecin et leur spécialiste et se verront imposer celui qui aura été choisi par leur mutuelle. Mutuelle qui sera obligatoire, et dont ils n’ont même plus le choix quand ils sont salariés, ce qui est aussi tout a fait inacceptable. Et avec quelles augmentations de tarifs ?

Vous n’êtes pas sans savoir que la plus grande partie d’entre nous travaille énormément, depuis des années, de l’ordre de 60 à 70h par semaine, assumant le poids de tracasseries et d’une paperasserie de plus en plus étouffantes ( Les caisses ayant pris l’habitude, pour faire ses économies, de se se décharger sur nous d’une part de ce qui relève de leurs compétences ), avec des responsabilités de plus en plus écrasantes et stressantes, au détriment de la sérénité et de la passion dont nous avons besoin pour faire correctement notre travail.

Il est pour nous absolument évident que l’instauration du tiers payant décuplerait le travail administratif qui nous incomberait, forcément au détriment du temps consacré à nos patients et du peu de vie privée qui nous reste. Puisque nous serions sensés contrôler les droits de nos malades au milieu d’une jungle administrative opaque (CPAM et une vingtaine de caisses/ plus de 500 Mutuelles/et jusqu’à la validité de l’autorisation de prélèvement par les caisses sur le compte des patients !).

Puis passer un temps fou en comptabilité pour gérer les erreurs de règlement, procéder aux recherches et réclamations…si nous voulons être rémunérés! .

Nous peinons déjà à faire ce travail pour la partie de 1/3 payant déjà existante et pour la part qui nous est due par les mutuelles , nous ne pouvons absolument pas en assumer plus.

Le niveau beaucoup trop bas de nos honoraires ne nous permet pas non plus de rémunérer du personnel pour faire face à ces tâches à notre place.

Mme la ministre nous parle de simplification, mais elle n’est absolument pas crédible…nous savons bien que jamais nous ne pourrons gérer une telle « usine a gaz » tout en faisant correctement notre travail de médecin.

De plus, vous n’êtes pas sans savoir que le nombre de médecins va diminuer considérablement, conséquence du numérus clausus ( imposé en 1975, et maintenu mordicus pendant 30 ans par tous les gouvernements qui se sont succédé au mépris des avertissements de la profession).

Ainsi, à Calais, au vu de la pyramide des ages, 50% des médecins du secteur seront touchés par la retraite dans les trois ans.

Il faut donc vous préparer à un état de « catastrophe sanitaire ».

Les rendez-vous auprès de certaines spécialités déjà sinistrées se comptent en mois !

Les confrères encore en exercice ne pourront assumer un doublement du nombre de leurs patients et cette augmentation démentielle des charges administratives générées par cette loi.

Et je ne vous parle pas des villages alentours ou il n’y aura plus aucun médecin, entraînant de plus la disparition des pharmacies de campagne. Que deviendront les personnes isolées que les médecins n’auront plus le temps de visiter ?

Le tout sera encore aggravé par la démotivation des confrères qui arrêteront prématurément…

(dont surmenage, burn-out et taux de suicide double de la population générale), des jeunes qui hésiteront à s’installer surtout dans les « déserts médicaux », émigreront ou rechercheront des professions salariées collatérales…

Les conséquences d’une telle loi seront dramatiques pour la population et le pays, ( très grandes difficultés pour trouver un médecin et se faire soigner en ville, zones sans aucun praticien, poursuite du désengagement des caisses et augmentation inéluctable du tarif des mutuelles, diminution drastique de la qualité des soins, les médecins aux ordres des comptables des mutuelles n’ayant plus du tout de temps à consacrer à l’écoute, aggravation massive des dépenses de santé, les patients n’ayant d’autre choix que de se tourner vers l’hôpital, beaucoup plus cher pour des pathologies banales et qui sera à son tour submergé. Aggravation coûteuse des pathologies qui ne seront plus prises en charge assez rapidement et qui se compliqueront, augmentation du nombre des examens para-cliniques coûteux (radio, Scan, IRM…) pour compenser le déficit d’examen clinique par les médecins surmenés, avec un risque accru d’erreurs médicales dramatiques.

Il est aussi possible de pronostiquer l’émergence d’une médecine « de riches » pour ceux qui auront les moyens d’échapper à ce capharnaüm !

Bien entendu des réformes sont nécessaires, mais certainement pas sans l’aval des médecins et sur le seul avis des technocrates du ministère déconnectés des réalités de terrain et pour répondre aux promesses de campagne électorales généreuses, mais inconsidérées du Chef de l’état.

C’est pourquoi je vous invite Mme le député, à travailler, avec vos collègues, représentants du Peuple Français, au retrait pur et simple de cette loi qui porte en elle tous les ingrédients nécessaires à la destruction totale, inefficace et coûteuse de notre système de santé actuel, qui n’est pas que je sache le plus mauvais au monde..

Je vous encourage à vous opposer vigoureusement aux membres aveugles ou dogmatiques de votre propre parti au besoin, et à proposer les réformes constructives et réalistes que les médecins et leurs patients souhaitent, pour maintenir une médecine de qualité tout en faisant les économies nécessaires.

Veuillez agréer  Madame le député l’expression de toute ma considération.

Dr Antoine Courdent

21 rue Laurent Gers

62223 Saint-Laurent-Blangy